Culture
Le 06/06/2013
Hommage à feu Mohamed Benbrahim
Culture
A 64 ans, Mohamed Benbrahim est passé de l’autre côté du miroir, laissant notre comique dans la grisaille. Avec près d’un demi-siècle de présence en scène et sur les plateaux, l’artiste a été élevé à la dignité des irremplaçables.

Evocation de la trajectoire de la vie d’un artiste à part dans les panthéons personnels.
Il y avait foule en cet après-midi du mercredi 8 mai pour accompagner le cercueil de Mohamed Benbrahim. Il faisait beau et chaud en cette riante journée. Les personnes qui avaient pris d’assaut le modeste cimetière Sidi Makhlouf de Bir Jdid n’en étaient que plus contristées de pleurer leur idole par un temps si superbe. La douleur se lisait sur les visages, jamais feinte, mais sincère, immense, intense, étreignant aussi bien le gratin du monde du spectacle que le public. Les oraisons funèbres fusaient. Elles mettaient en exergue la profonde humanité du défunt ainsi que son rayonnement exemplaire. Omar Sayed, qui lui avait donné la réplique dans Janb lbir, de Farida Bourquia, ne tarit pas d’éloges sur son art de la comédie, naturel, inné, sans artifice ni esbroufe, Rachid El Ouali, barbu pour les besoins d’un téléfilm ramadanien, en convint, avec l’assentiment de plusieurs artistes et créateurs, troussant tour à tour un couplet laudateur, comblant d’aise tous ceux pour qui Benbrahim ne comptait pas pour du beurre, au point de le qualifier de “hab romman”, autrement dit «graine de grenade». Quand on sait la place de choix de ce fruit juteux, de ce fruit céleste dans l’imaginaire marocain, on mesure le degré d’affection qu’on lui portait.
 

Décédé à l’hôpital Cheikh Zayed, à Rabat, inhumé à Bir Jdid, son bourg natal

 

Benbrahim envolé, demeure son souvenir pour braver la froidure soudaine. Chacun le sien. Le nôtre s’ancre dans les stations du comédien dans les cafés qui ne payaient pas de mine, mais qu’il trouvait à sa convenance. Mohamed Benbrahim s’asseyait sur un siège bancal, avec une indolence jouée, et c’était comme s’il venait d’entrer en scène ou sur un plateau de cinéma. Le spectacle s’enclenchait. Il était l’acteur absolu, celui qui n’avait voulu faire que cela de sa vie, jouer, jouer et encore jouer, indéfiniment, sans répit, sans reprendre souffle ou ses esprits. Avec lui, la moindre anecdote s’animait de manière prodigieuse, comme s’animaient les lieux de spectacle où il s’exposait. Chaque histoire racontée, chaque rôle, il le vivait dans les moindres fibres de son corps cabotin, mais attachant. Chaque infime mouvement de la tête, des mains, des sourcils, des épaules, chaque inflexion de sa voix gouailleuse contribuait à créer un tableau dans l’imagination de celui qui le regardait en scène. C’était aussi fascinant à voir dans la vie que sur un plateau. «Le théâtre m’habite», aimait-il à dire dans sa première vie-car il en eut plusieurs, menés souvent conjointement. Inimaginable fut la célébrité qui était la sienne et les dithyrambes dont il a été l’objet. On le qualifiait volontiers d’acteur protéiforme, tant il se montrait à l’aise aussi bien sur les planches que sur les plateaux de cinéma ou de télévision, et possédait la faculté de camper des personnages différents, surtout après sa prestation dans Casanegra, un film réalisé par Noureddine Lakhmari, en 2009, où il se livra à une composition savoureuse, à partir d’un rôle immoral.
Il est vrai qu’on ne connaissait pas à Benbrahim d’autre vie que la scène. «Il n’y a que quand je joue que j’existe vraiment», répétait-il aux journalistes en mal de confessions, en racontant avec une verve irrésistible sa singulière histoire. Très mal engagée, il faut dire, à cause de la précarité qui accompagna telle une mauvaise ombre son enfance et sa prime jeunesse. Du lopin de terre hérité, le géniteur de Benbrahim, transfuge de Abda, ne pouvait rien tirer en raison de la sécheresse, qui s’abattait sur les paysans comme la misère sur cette vallée de larmes. Impuissant à assurer la subsistance de sa petite famille, le père de famille envahi par le sentiment de la honte, gagné par le désespoir, acculé au choix terrible de renier sa terre et de se fixer dans la ville, pensant y trouver son salut.
 

Autodidacte, Benbrahim était redevable à Chenaoui, Afifi et Badaoui de sa formation théâtrale

 
Le voilà transplanté de son paisible hameau de Bir Jdid au tentaculaire quartier Derb Soltane, dérouté dans le prétendu pays de cocagne, qui se révéla inclément. On sautait les repas, se passait du superflu, parfois même du nécessaire, arrachait sa vie à la volée. Mais ni l’inconfort, ni le manque ou la pauvreté ne parvenaient à saper le moral du petit Benbrahim. Dispensé de l’école pour cas de force majeure, il passait le plus clair de son temps à distraire la détresse en amusant la galerie, en imaginant des personnages de bourgeois terrien ou d’éleveur opulent. Sans connaître les rudiments du métier, Mohamed Benbrahim en avait les dispositions. Exigeant, il prit sur lui-même de les affermir, sans maître ni mentor. Tant et si bien que la télévision, à peine née, le 3 mars 1962, l’enrôla lui et ses compères comme Dassoukine et Zaâri dans des parodies de films de cow-boys. C’était léger, rafraîchissant, hilarant, mais insatisfaisant aux yeux du jeune Benbrahim, qui rêvait d’écumer les planches, bien que démuni de bagages.
Ce fut Abdeladim Chennaoui qui lui transmit les secrets de la comédie, reconnaissant l’artiste, qui se proclamait encore plus redevable à Mohamed Saïd Afifi de lui avoir sacrifié son temps afin de l’instruire et le mettre en selle, alors qu’il se trouvait aux commandes du magnifique théâtre municipal d’El Jadida, qui porte aujourd’hui son nom. Non seulement il redonna son lustre à ce lieu historique, mais il composait des pièces où se mêlaient, à la manière shakespearienne, tristesse et joie, tragique et comique, gravité et dérision, dans lesquelles s’illustrait Mohamed Benbrahim.
Abdelkader Badaoui, dans la troupe duquel il s’était engagé, se fit un devoir d’affiner encore plus ce comédien avenant. Depuis 1965, ce dernier aura appartenu à la compagnie Al Oukhoua Lâarabiya de Abdeladim Chennaoui, Al Jil Annahid, le Théâtre municipal d’El Jadida, la troupe Badaoui, l’ensemble Tsouli, joué dans une kyrielle de pièces, dont Lbirmi et Sekkata, œuvres de Meskini Sghir .
 

La notoriété de Benbrahim est due à ses prestations dans les séries et les téléfilms

 
Après quoi, il se sentit suffisamment mûr pour voler de ses propres ailes. Il créa d’abord sa propre formation qu’il appela éloquemment Masrah Al Basim, puis, ayant un faible pour le comique, il fit appel à Mustapha Dassoukine pour constituer un couple loufoque. Au temps où notre paysage spectaculaire pullulait de duos, celui-là se détachait du lot par son opposition de caractère. D’un côté, un énergumène très soupe au lait, madré et même roublard, de l’autre, un homme rassurant, aimant et presque candide.
Plus nous tombons tout entiers dans le grand fleuve de la mémoire, plus nous paraît intrigante la connivence qu’entretenait Benbrahim avec la télévision. Sans conteste, il l’aimait, sûrement, elle le lui rendait bien, puisqu’elle diffusait et rediffusait à satiété les œuvres auxquelles il avait pris part : Al Mahatta, réalisé par Mohamed Reggab, Janb lbir, de Farida Bourkia, Hdidane, signé Fatima Boubekdi ou Hamra wa Khadra, composé par Jihane El Bahar, et tant d’œuvres télévisuelles où se produisait l’ancien animateur de l’émission Sibaq Al Moudoune. Ce sont ces apparitions généreuses qui ont assis la notoriété de l’enfant de Bir Jdid, porteur de valeurs campagnardes, auquel revenait le mérite d’avoir restitué sa dignité au comédien «rustique», souvent traité avec condescendance par les urbains installés.
Un paysan modeste cultivant quelques arpents et veillant, au prix du sacrifice, à ce que sa terre ne meure pas ou ne soit pas usurpée ; un féodal qui ne songe qu’à agrandir son domaine, en usant de manœuvres spoliatrices, un péquenot perdu dans les méandres de la ville vénéneuse, tels étaient les personnages campés par Mohamed Benbrahim. Tantôt aimables, tantôt repoussants, ils imposaient leur vérité, grâce au talent bluffant de l’artiste qui, imprégné, dans son enfance, de la ruralité, tenait à lui rendre justice, et y parvenait sans peine. Le septième art fut aussi favorable à l’insatiable Benbrahim. Il y brilla de mille feux, discrètement et sans nombrilisme. Epaté par sa personnalité, Ahmed Maânouni l’invita, en 1978, à la table de Alyam Alyam, où il devait incarner un jeune paysan, dévoré d’ambition, en butte au diktat de sa mère s’opposant à son désir d’abandonner la campagne. En 1998, il se vit offrir, de la part de Abdelkader Lagtaâ, un rôle dans Les Casablancais, chronique acerbe des mœurs casablancaises. Un an plus tard, nous le retrouvons baigné dans l’ambiance foutraque de Elle est diabétique, hypertendue, mais refuse de crever. Peu de temps après, il fut sur la brèche dans L’histoire d’une rose de Abdelmajid Rechiche. Quelques années s’écoulèrent avant que l’acteur ne renouât avec le grand écran. C’était en la circonstance de Casanegra.
Nourredine Lakhmari, auteur du Regard, dans lequel joua Benbrahim avec conviction, lui fit une fleur en lui demandant de composer le rôle de Zrireq, un truand sans foi ni loi, asocial et amoral, l’exacte antithèse de l’acteur. Benbrahim réussit admirablement dans cette épreuve. Ce qui lui a valu le prix du meilleur second rôle masculin au Festival national du film, puis l’hommage rendu au cinéma Roxy, où il se présenta affaibli, décharné, pratiquement aveugle, inspirant à la foule infinie peine et grande douleur. Le diabète, qui le rongeait, avait fait œuvre dévastatrice, qu’il paracheva aux premières lueurs du crépuscule du matin, à l’hôpital Cheikh Zayed, à Rabat, le mercredi 8 mai. Le cimetière Sidi Makhlouf se désemplissait lentement. Les visiteurs regagnaient leurs foyers, non sans avoir jeté un dernier regard sur la tombe fraîche de Mohamed Benbrahim, en murmurant que même les diamants ne sont pas éternels.

Auteur : 
Et-Tayeb Houdaïfa. La Vie éco,www.lavieeco.com, 17 mai 2013
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